Rassemblements
contre des dégradations
mais pas contre l’attentat raciste

À Najac comme à Villefranche-de-Rouergue, des élu·es ont suivi l’Association des maires de France (AMF) et ont appelé à un rassemblement le 19 octobre suite aux émeutes du 17. Après l’attentat de Trappes et de La Verrière, survenu le 23 et dont l’auteur aurait dit « vouloir venger les commerçants » victimes des pillages, il n’y a pas eu de tel appel d’élu·es dans ces deux communes contrairement à d’autres villes en France.

Lors du rassemblement du 19 octobre 2026 en mairie de Najac suite aux émeutes du 17 octobre. (photo : mairie de Najac)

C’est ce que l’on appelle « une réaction à chaud » (1). Dès 16h, le lendemain des événements du samedi 17 octobre, donc un dimanche, l’Association des maires de France (AMF) « appelle au rassemblement devant les mairies » le lundi 19. Le lendemain, vers 13h, la commune de Najac diffuse le communiqué suivant : « À la suite de l’appel de l’Association des Maires de France (AMF), qui a condamné les incendies de mairies et de bâtiments publics ainsi que les pillages de commerces survenus ces derniers jours dans plusieurs villes de France, Monsieur le Maire prononcera un discours ce soir, lundi 19 octobre, à 18h30, devant la mairie de Najac. Les habitants de Najac sont cordialement invités à se joindre à ce moment de recueillement et de mobilisation citoyenne. L’équipe municipale. »

Texte qui va plus loin que la condamnation des dégradations
Le 20 octobre, vers 10h30, la commune de Najac publie le compte-rendu du rassemblement qui a finalement eu lieu en mairie et réuni 13 personnes et 6 élu·es. Le maire Pierre-Jean Bartheye a lu un communiqué de « l’équipe municipale ». Contrairement à l’appel de l’AMF et à celui diffusé la veille à Najac, ce texte va plus loin que la condamnation des dégradations. Il y est notamment écrit : « Depuis trop longtemps, les gouvernements successifs restent sourds à la détresse sociale, au sentiment d’abandon de nos concitoyens et aux alertes répétées des élus locaux. La violence de la répression policière face aux manifestations lycéennes, la violence sociale que subissent toutes celles et tous ceux que, depuis trop longtemps, l’on ne veut pas entendre, génère la colère de beaucoup. » Tout en ayant bien précisé avant : « Ce ne sont pas non plus des paroles de soutien aux casseurs. »

Ce qui est décrit dans ce texte était connu avant. Notamment la terrible et tragique « répression policière ». Pourquoi avoir attendu les événements du 17 octobre et surtout l’appel de l’AMF pour le dénoncer ? Sollicités par Najac infos, les élu·es de Najac n’ont pas donné suite (2).

« Dans le respect des personnes et des biens »
Le communiqué semble vouloir faire le tri entre acteur·ices des manifestations. Il est ainsi écrit que certains « semblent confondre ces actes violents avec les manifestations lycéennes et celles pour le pouvoir d’achat ». Ou encore : « Nous sommes aux cotés de toutes celles et tous ceux qui, dans le respect des personnes et des biens, se mobilisent […] nous réaffirmons ensemble notre refus de toute violence, notre soutien au droit de manifester pacifiquement. »

Depuis le 17 octobre, si les condamnations des dégradations et ce type de tri ont été beaucoup entendus, y compris à gauche, d’autres points de vue se sont fait entendre. Mais pas sur les chaînes « d’information » en continu. Citons par exemple :

« Des trucs d’enragés »
L’économiste et philosophe Frédéric Lordon (blog du Monde Diplomatique, 27/10) : « Lorsqu’un collectif a été porté à un point de rage, il ne faut pas s’étonner qu’il fasse des trucs d’enragés. On notera, par exemple, qu’outre les fameuses baskets, d’ailleurs trouvées intéressantes jusque chez des policiers eux-mêmes, des supermarchés ont été fracassés : pour manger. Avertissement en passant au gouvernement : quand la population en a été amenée, par violences successives, à ne plus pouvoir manger à sa faim, alors ce gouvernement se prépare des lendemains difficiles — agités. […] c’est le débordement, et lui seul, qui crée la situation. Blocages, affrontements avec une police honnie, envahissements des beaux quartiers, auto-réductions (ou la subversion de la société de consommation prise au sérieux en ses valeurs mêmes) : rien d’autre ne saurait produire la mise en tension qui fait la situation politique présente. »

Le sociologue Mathieu Rigouste sur Blast (20/10) : « Les mairies, les préfectures, les commissariats, en fait ce sont les institutions du pouvoir politique qui ont été désignées, attaquées, approchées et puis bien sûr les ministères, Matignon, l’Élysée. Ça nous démontre, s’il le fallait, le caractère absolument politique de cette révolte, mais aussi sa pensée stratégique. C‘est-à-dire qu’il y a une colère mais une colère qui vise le pouvoir politique lui-même. C’est une colère qui a aussi des fondements économiques et qui les comprend très bien, qui comprend d’où vient sa misère, qui comprend d’où vient sa précarité, son exploitation, son manque d’avenir. Et c’est de cette manière-là aussi que les ministères, l’Élysée et aussi les boutiques de luxe, les supermarchés ont pu être ciblés et parfois les marchandises libérées, redistribuées, partagées dans la rue. Derrière tout ça, il y a véritablement une lecture économique, politique, sociale qui, au-delà de revendications pour quelques petits arrangements avec le système, en fait vient critiquer radicalement les structures de ce système. »

« On s’agenouille devant des objets alors que des crânes sont fracassés »
Le philosophe Norman Ajari, toujours sur Blast (26/10) : « Il y a quelque chose qui apparaît dans le discours médiatique comme une espèce de tabou absolu qui est tombé : une attaque massive à la propriété privée, une attaque massive contre la marchandise où, des groupes, assez considérables, soustraits au regard et à l’autorité de la police, sont venus récupérer des marchandises pour en refaire des biens de consommation, pour en profiter, parfois pour en faire bénéficier leur communauté, en bénéficier eux-mêmes, parfois même pour les revendre, pour arrondir leur fin de mois de la sorte et donc en marquant leur absence de respect pour les institutions du capitalisme en disant simplement : « Vous avez affiché dans vos publicités tous ces produits qu’on avait le droit de toucher avec les yeux mais pas avec les mains. Et là, instantanément, dans ce moment particulier de mobilisation, on décide que ce jeu-là qui est truqué en notre défaveur, on ne va plus le respecter et on va simplement, dans un moment d’ébullition, prendre ces objets-là qui sont peut-être en réalité notre dû. » Et ça c’est quelque chose qui est apparu comme le plus évident scandale dans les médias français. […] Il est aberrant de déployer cette espèce de compassion (3) à l’égard des magasins, à l’égard des vitrines, à l’égard du mobilier urbain. […] On atteint un stade du fétichisme de la marchandise telle qu’on est là à s’agenouiller devant des objets, devant des biens alors que des crânes sont fracassés, alors que des dentitions volent en éclats, que des yeux sont crevés, des membres sont arrachés. »

« Venger les commerçants pillés le 17 octobre »
Puis survient l’attentat raciste du 23 octobre : un homme tue, à l’arme automatique, une personne et en blesse cinq autres dont une enfant de 12 ans. D’après Le Monde (24/10), l’auteur des faits aurait dit « avoir voulu venger les commerçants pillés le 17 octobre ». Dès le 25 octobre, des appels à des rassemblements en hommage aux victimes et contre le racisme sont lancés par des associations et collectifs mais aussi par des maires (PS, Écologistes, PCF, LFI) notamment de La Courneuve, Lyon, Montpellier, Nantes, Nîmes, Rennes, Roubaix, Rouen (4).

Et à Najac ? Rien. L’AMF n’a pas appelé à un rassemblement mais a diffusé un communiqué (24/10) exprimant « son indignation » et « sa solidarité aux familles des victimes ». Et à Najac ? Rien.

L’incendie du domicile du maire de Saint-Brévin
On pourrait objecter que ce n’est pas pareil : le 17 une mairie avait été attaquée et pas le 23 donc des élu ·es ont pu se sentir plus concerné·es. Déjà, cette position renverrait aux propos de Norman Ajari cités plus haut. Ensuite on pourrait citer l’exemple du maire de Saint-Brévin, Yannick Morez, dont le domicile a été visé par un incendie criminel alors que l’élu dormait chez lui avec son épouse. Avant cela, l’édile avait été harcelé par un collectif d’extrême droite opposé à l’extension d’un centre d’accueil de demandeurs d’asile. Il finira par démissionner de son mandat et quitter la ville. Sauf erreur, aucun rassemblement ou communiqué de soutien de la commune de Najac. Alors que l’AMF en a fait plusieurs (ici et ici).

À Villefranche-de-Rouergue, le communiqué diffusé après le rassemblement du 19 octobre était, contrairement à celui de Najac, très proche de l’appel de l’AMF. Et comme à Najac, pas d’appel au rassemblement suite à l’attentat de Trappes. Des élu·es de l’équipe municipale se sont néanmoins joint·es à la centaine de participants du rassemblement appelé par plusieurs organisations et qui a eu lieu devant la mairie. Aucun·e élu·e de Najac n’était présent·e. Il faut dire que c’était moins facile que pour ceux de Villefranche, qui n’ont eu qu’à sortir de l’hôtel de ville. Sollicité pour savoir pourquoi il n’avait pas appelé à un rassemblement ou diffusé un communiqué suite à l’attentat de Trappes, Jean-Sébastien Orcibal, le maire (PRG et macroniste) de Villefranche, n’a pas donné suite.

L’appel du 19 « aurait fait grincer quelques dents en interne« 
Pour terminer, rappelons que le président de l’AMF n’est autre que David Lisnard, le maire (ex LR) de Cannes et candidat à la présidentielle 2027. Mais l’AMF, qui revendique 34 000 adhérents, ne se résume bien sûr pas à son président. Sauf que, écrit Le Canard enchaîné (21/10), l’appel du 19 « aurait fait grincer quelques dents en interne. Certains maires estiment avoir été mis devant le fait accompli : ils ont été informés de cette initiative par mail à 16h45, soit une demi-heure après l’annonce de cet appel sur le compte officiel de l’AMF sur X. » (5)

Parmi les dernières sorties de David Lisnard, on peut noter celle du 20 octobre. Sur le plateau de LCI, le candidat à la présidentielle déclare : « Vous avez les groupuscules politiques… Et là, ce qui est dramatiquement intéressant, c’est que c’était j’allais dire la convergence des luttes peut-être mais la convergence de la casse, la convergence… Il y avait des phénomènes de, de… enfin, on voit bien qu’on a un manque de cohérence civilisationnelle (6). Les drapeaux étrangers, c’est pas normal dans une manif. Pardon, mais les drapeaux palestiniens, qu’est-ce que ça vient foutre là ? Les drapeaux algériens, etc. » (ici)

« J’en ai rien à cirer »
Quelques minutes plus tard, une étudiante, proche de LFI, l’interroge : « Vous avez parlé des drapeaux algériens et demandé ce qu’ils faisaient là. Est-ce que vous pouvez nous rappeler ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 ? » Réponse de David Lisnard : « Non mais je m’en fous madame. […] J’en ai rien à cirer, j’étais pas né. Depuis il y a eu l’indépendance de l’Algérie. J’ai des potes algériens. Heureusement ils ont bien compris qu’on était passé à autre chose. » (ici) Que pensent les élu.es de Najac et de Villefranche de ces propos ? Ils n’ont pas répondu.

Le 23 octobre, suite à l’attentat commis dans sa commune, Ali Rabeh, le maire Génération·s de Trappes, déclare : « Je veux solennellement dire à vous tous, y compris les journalistes, et à nous tous les Français que nous sommes collectivement responsables de ce qui vient de se passer et de ce qui pourrait se passer de nouveau dans notre pays. Notre responsabilité à tous, c’est la désescalade, la concorde républicaine. On est citoyens d’un très grand pays dont on doit être fiers. Et cette fierté exige de la responsabilité, notamment chez les hommes et les femmes politiques. Soyez tous lucides sur votre responsabilité. Tous. Y compris vous les journalistes. » (ici)

Et pour terminer une chanson pour les enfants. Ou presque :

[Mise à jour le 1er novembre : dans Le monde diplomatique de Novembre, Laurent Bonnelli, professeur de science politique, écrit : « L’irrévérence et l’émeute ne s’opposent pas autant qu’aimeraient le faire croire ceux qui séparent les « bons manifestants » des « semeurs de chaos ». Elles constituent deux faces de la contestation d’un ordre institutionnel qui tend à fonctionner chaque jour plus visiblement au service des dominants. »]


(1) Qui n’est pas sans rappeler celle des élu·es de Najac suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie (lire ici). Et qui montre une certaine efficacité dans la concertation entre les 17 élu·es entre le dimanche 16h et le lundi 13h.↑

(2) Voici les questions posées aux élu·es :
– « L’équipe municipale » a appelé à un « rassemblement citoyen » devant la mairie de Najac le 19 octobre suite à l’appel de l’AMF et « afin d’apporter leur soutien aux élus, habitants, commerçants touchés par les débordements en marge des manifestations du 17 octobre ». Quelques jours plus tard avait lieu l’attentat raciste de Trappes. Pourquoi « l’équipe municipale » n’a-t-elle pas appelé à un rassemblement le 26 octobre comme cela a été fait à l’appel des maires, par exemple, de La Courneuve, Lyon, Montpellier, Rennes, Nîmes, Roubaix, Rouen, Nantes ?
– Un rassemblement a été organisé à Villefranche-de-Rouergue le 26 octobre pour rendre « hommage aux victimes de l’attentat » et dénoncer « l’horreur raciste ». Pourquoi aucun membre de « l’équipe municipale » de Najac n’y a participé ?
– L’AMF a publié un communiqué le 24 octobre pour exprimer « son indignation à la suite de l’attentat de Trappes et La Verrière » et pour « exprimer sa solidarité aux familles des victimes ». Pourquoi « l’équipe municipale » de Najac n’en a-t-elle pas fait autant ?
– Un conseil municipal a eu lieu le 22 octobre, pourquoi ne pas avoir dit un mot de l’attentat à cette occasion ? [mise à jour le 29 octobre à 21h : cette question était stupide puisque l’attentat a eu lieu le 23.]
– Le texte lu par Pierre-Jean va au-delà de l’appel de l’AMF et pointe la responsabilité du gouvernement, la « violence de la répression policière ». Il réaffirme le « soutien au droit de manifester pacifiquement ». Or ces faits étaient connus avant le 17 octobre 2026. Pourquoi n’avoir pas organisé de rassemblement ou publié de communiqué plus tôt ?
– Le rassemblement de Najac le 19 octobre n’a rassemblé qu’une quinzaine de personnes (en plus des 5 élu·es). Comment expliquez-vous cette faible participation ?
– Des voix existent pour dire qu’il ne faut pas séparer « les bons » des « mauvais » manifestants or c’est ce que semble faire Pierre-Jean dans son texte. Qu’en pensez-vous ?
– Gilbert Blanc a partagé le 23 octobre sur Facebook le texte suivant : « Le vrai pillage c’est que le pays compte trois millions de millionnaires alors qu’un enfant sur cinq ne mange pas trop repas par jour en France. » Qu’en pensez-vous ?
– David Lisnard, le président de l’AMF, a déclaré : « Je m’en fous. » à propos des événements du 17 octobre 1961. Qu’en pensez-vous ? ↑

(3) Rappelons que dans l’appel au rassemblement de « l’équipe municipale » de Najac, il est question de « moment de recueillement ». Mais peut-être était-ce pour les petits commerçants dont les magasins ont été pillés. À ne pas confondre avec ce qui est considéré par des manifestants comme des symboles du système qu’il conviendrait de détruire (agences immobilières, banques, assurances, chaînes de restauration rapide, grandes enseignes, boutiques de luxe, etc.). Et qui ont été très majoritairement ciblés. ↑

(4) Certains avaient également appelé à des rassemblements le 19 octobre. Comme à Lyon, Nantes ou Rouen. Preuve qu’il n’était pas impossible de faire les deux. ↑

(5) L’article raconte aussi comment David Lisnard a passé un accord avec le PS pour être réélu président de l’AMF. « Quant aux centristes de toutes obédiences ils sont furibards. « On va se retrouver avec un libéral fou furieux, avatar français de Javier Milei, à la tête de la plus grande association d’élus de France ! » s’inquiète le président du groupe Modem [à l’Assemblée nationale] Marc Fesneau. » ↑

(6) Au cours de cette émission, David Lisnard a utilisé le terme « civilisationnel » à trois reprises. Il a aussi fait référence, par deux fois, aux « armes automatiques » mais ce n’était pas pour désigner les terroristes d’extrême droite. Mais plutôt pour dire « dont on sait qu’elles sont présentes dans beaucoup de caves dans les quartiers » ou encore « il y a beaucoup d’armes en France et pas chez nos commerçants mais chez les voyous, des armes automatiques ». ↑

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