« Cantine à 1 € » : des élus pas pressés de l’instaurer

La tarification sociale des cantines scolaires est une mesure qui peut ne rien coûter à une commune qui la mettrait en place. Pourtant, alors que la situation sociale des plus modestes ne cessent de se dégrader en France, le dispositif est peut présent autour de La Fouillade.

La mairie de Najac (photo : Najac infos)

Un tiers des Français déclare rencontrer des difficultés financières pour se « procurer une alimentation saine leur permettant de faire 3 repas par jour ». 32 % pour être précis. C’est ce qui ressort du Baromètre de la pauvreté Ipsos-Secours populaire paru en septembre. Peu après, les Restos du cœur se sont dit contraints de refuser des bénéficiaires face à l’afflux des demandes. Les information, rapports ou sondages démontrant la forte dégradation de la situation sociale en France se sont accumulées ces derniers mois.

Les communes doivent être volontaires
Même si les communes ont assez peu de prises sur cette situation, il existe néanmoins une mesure mise en place par l’État qui permettrait d’améliorer la situation des familles les plus modestes : la tarification sociale des cantines scolaires. Mais pour la mettre en place, ces communes doivent être volontaires. Et, alors que le dispositif existe depuis 2019 et que la situation sociale ne cesse de se dégrader, elles sont encore peu nombreuses à l’avoir instauré autour de La Fouillade. De plus, quand les élus l’envisagent, ils et elles ne semblent pas trop pressés. Voire, cas rare comme à Lunac, ils s’y déclarent clairement opposés.

De quoi s’agit-il ? Après avoir signé une convention avec l’État, la commune touche 3 € par repas facturé au tarif de 1€ ou inférieur, aux familles dont le quotient familial est inférieur à 1 000 € (1). Ce quotient prend en compte les revenus et le nombre d’enfants d’une famille. Autre condition : la commune doit mettre en place au minimum trois paliers de facturation qu’elle choisit et doit répondre à un critère de finances publiques que toutes les petites communes rurales remplissent. La mesure ne coûte donc rien à la très grande majorité des communes. Voire peut même leur rapporter si on ne prend pas en compte le travail nécessaire à la mise en place et au pointage des quotients familiaux.

Exemple fictif : avant la mise en place de la mesure, une commune facture les repas 3 € pour tous les enfants. Puis, elle décide de mettre en place la mesure avec les trois paliers suivants :

Quotient familial

Tarifs

Perçu avant la mesure

Perçu après la mesure

0-699

0,50 €

3,00 €

3,50 €

700-999

1,00 €

3,00 €

4,00 €

+1000

3,00 €

3,00 €

3,00 €

Cela signifie que pour le premier palier elle va toucher : 0,50 € (payés par les familles) + 3 € (aide de l’État) = 3,50 € contre 3 € auparavant. Pour le second pallier, ce sera 1 € +3 € = 4 €. Et 3 € + 0 = 3 € pour le troisième. La commune va donc percevoir plus d’argent après la mise en place de la mesure qu’avant. Tous les détails sont ici. On y verra aussi page 10, à quoi correspond un quotient familial de 1 000 € qui dépend des revenus et du nombre d’enfants.

Jusqu’à 108 € d’économie par mois
Dans cet exemple fictif, une famille de 2 enfants avec 3 000 € de revenus aurait économisé environ 50 € par mois en moyenne puisqu’il y a 36 semaines d’école par an. Si le tarif précédent avait été de 4 €, l’économie aurait été de 70 €. Pour une famille de 3 enfants, avec un revenu de 4000 €, l’économie pourrait aller jusqu’à 108 € par mois (2). On est donc très loin d’une mesure qui ne toucherait que les bénéficiaires des minimas sociaux.

Selon leurs choix politiques, les élus peuvent ajouter d’autres paliers pour faire bénéficier les familles très modestes d’un tarif encore plus bas et/ou de baisser le tarifs des familles qui ont un quotient familial supérieur à 1000 €. Saint-Antonin-Noble-Val a ainsi adopté la grille suivante (auparavant le tarif unique était de 3,25 €) :

Quotient familial

Tarifs

0 à 500 0,25 €
501 à 800 0,50 €
801 à 1000 1 €
1001 à 1400 2 €
1401 à 1800 3 €
+ de 1801 3,25 €

C’est « un quart des enfants scolarisés » qui sont concernés par le tarif le plus bas, selon Élisabeth Birs, la maire récemment élue (La Dépêche, 10/09). Dans les communes d’Ouest Aveyron communauté, d’après les chiffres que s’est procurés Najac infos, le pourcentage d’enfants qui pourraient bénéficier d’un tarif inférieur ou égal à 1 € se situaient en 2022 entre 10 % et 85 %. Sachant que la très grande majorité se situait au dessus de 30 % (3).

Sur 40 familles seules 8 pas éligibles
À la Salvetat-Peyralès qui a mis en place la mesure au 1er janvier 2023, on nous indique que « sur 40 familles, seules 8 » n’étaient pas éligibles. Joselyne Evano, 1ère adjointe explique : « Il s’est avéré que nous sommes dans un contexte assez difficile, je ne vais pas vous l’expliquer. Donc nous avons beaucoup de parents qui ont des difficultés, qui sont parfois sans emploi, ou parfois avec des nouveaux projets pour lesquels ils n’ont pas encore des revenus très importants. Donc c’était un peu normal de donner un petit coup de pouce. »

L’élue tient à souligner que la commune continue de prendre en charge une partie du coût des repas. Ce qui est d’ailleurs le cas dans toutes les communes. Puisque le tarif facturé, avec ou sans la mesure, est toujours inférieur au prix de revient total du repas. Rappelons également que les communes sont tenues par la loi de proposer « au moins 50 % de produits de qualité et durables au 1er janvier 2022 dont au moins 20 % de produits biologiques ». Ce qui a souvent représenté un surcoût.

Un peu de travail pour les agents
Parmi les communes que Najac infos a identifiées, citons également La Rouquette (rentrée 2022), Maleville (rentrée 2022), Salles-Courbatiès (rentrée 2022) et Limogne-en-Quercy (janvier 2023). Sur quatre communes contactées, aucune n’a évoqué une charge de travail très importante pour la mise en place mais la perception n’est pas identique partout. Toutes soulignent néanmoins que cela demande évidemment un peu de travail aux agents – qui ont déjà beaucoup à faire – pour collecter les justificatifs, réaliser la facturation selon les quotients et récupérer l’aide de l’État. À Saint-Antonin, la mise en place s’est faite en seulement un mois alors qu’une nouvelle équipe venait d’arriver. De plus elle s’est faite en concertation avec l’association et les délégués de parents d’élèves. Preuve qu’une mise en place rapide est faisable.

Les communes d’Ouest Aveyron communauté (OAC) ont été informées de la mesure par un agent de la communauté de communes en 2022. Mais fin 2023, une majorité ne l’avait pas encore mise en place. Ainsi à Najac où le prix du repas est passé de 2,70 € à 3 € à la rentrée, Gilbert Blanc, le maire, déclarait à Najac infos début novembre à propos du dispositif : « On n’a pas vraiment eu cette réflexion pour l’instant, il faut qu’on la mène. » Quelques semaines plus tard, Laurence Millat, son adjointe explique : « Le dossier est à l’étude, j’en avais déjà parlé en réunion [des élus] du lundi, mais vu qu’on ne s’ennuie pas, que les journées ne sont pas extensibles, et que ça implique – malgré ce qu’on peut croire – du temps de s’occuper de ce dossier, il n’a pas encore abouti. Mais j’y travaille. »

La Fouillade : « Une réflexion va être menée »
Sollicité par Najac infos le 12 décembre, le maire de La Fouillade (3,40 €) n’a pas donné suite. La question a néanmoins été abordée en conseil d’école le 16 octobre. Dans le compte-rendu rédigé par l’équipe enseignante, il est écrit : « Cantine à 1 € ? Une réflexion va être menée en mairie pour voir comment appréhender ce dispositif. » À Sanvensa où la maire n’était pas disponible pour nous répondre, on nous indique que la prochaine discussion des tarifs se fera « en juin-juillet pour la rentrée de septembre ». La mesure a été évoquée par les élus mais « on ne sait pas si l’État va pérenniser l’aide, c’est ça qui leur posait problème ».

À Monteils (3,20 €) dont le maire, Michel Delpech, est aussi président d’OAC qui, on l’a vu, a fait la promotion de la mesure, on nous indique que ça n’a pas été mis en place « parce qu’il faut demander les revenus aux parents et ça n’a pas été jugé opportun ». Et ça ne va pas être étudié à nouveau. « Même les parents d’élèves n’ont pas souhaité… donc on n’a pas donné suite. » À Bas-Ségala (3,40 €), Saint-André-de-Najac (3,45 €), Laguépie (3,30 €) la mesure n’a pas été mise en place non plus.

« L’aide de l’État elle vient d’où ? Du contribuable, non ? »
Christophe Puechberty, maire de Lunac

Lunac où le repas est à 3,45 € et où le niveau de vie médian est de loin parmi les deux plus faibles des communes de OAC (4), est un petit peu à part. En effet, le maire, Christophe Puechberty a une position très tranchée même s’il ne l’exprime qu’à mots couverts. Quand Najac infos lui demande pourquoi la mesure n’est pas en place dans sa commune, il répond : « Pour des raisons qui sont propres à notre conseil municipal. C’est tout. »

On demande quelles sont ces raisons. Réponse du maire : « On a pris notre décision et on la expliqué aux parents d’élèves mais on n’a pas à le justifier et encore moins dans la presse. » On rappelle les économies possibles pour les familles. Réponse : « Mais bien sûr, bien sûr, oui. L’aide de l’État elle vient d’où ? Du contribuable, non ? Tous les parents sont au courant de la décision du conseil municipal et personne n’a rien dit (5)On a nos raisons, ce n’est pas obligé que ce soit écrit dans la presse. »

Quelques jours plus tard, on envoie un message au maire suite à des propos qu’il aurait tenus en réunion d’école. Il écrit : « Ils n’ont pas été dit comme ça et ne justifie en rien la décision du conseil municipal 2022. » Najac infos répond alors : « Il y a des élus notamment chez Les Républicains qui trouvent qu’il y a trop d’aides, que certaines personnes sont assistées, etc. Et qui le disent. C’est une position comme une autre. Vous semblez trouver qu’il y a suffisamment d’aides sans avoir à en rajouter tout en refusant de l’assumer publiquement. Pourquoi ? » Question restée sans réponse.

157 milliards d’aides publiques aux entreprises en 2019
Concernant « l’argent du contribuable », on peut rappeler les 157 milliards d’aides publiques allouées, souvent sans condition, aux entreprises pour la seule année 2019, selon des chercheurs lillois. Ou encore les 67 969,62 € d’aides PAC (Politique agricole commune) perçues en 2022 par le GAEC de la Serène dont …Christophe Puechberty est le co-gérant.

On touche ici à une des limites de la mesure concernant la cantine et plus généralement de la « politique du chèque » très présente dans la société française, des plus riches aux plus pauvres (allègements de cotisations, chèque énergie, chèque carburant, aide à la rénovation, aides agricoles, bonus écologique, allocations familiales, prime d’activité, aide au logement, allocation de rentrée scolaire, prêt à taux zéro, prime de Noël, etc.). Ne vaudrait-il pas mieux que les gens (cadres, agriculteurs, chefs d’entreprises, aides à domicile, artisans, commerçants, employés, ouvriers, etc.) aient des revenus suffisants pour faire face à leurs dépenses contraintes plutôt qu’une kyrielle d’aides ? Ne pourrait-on imaginer une répartition des richesses plus équitable. Ou du moins ne pas se tromper de cible ? On en est loin. Voir par exemple cette vidéo édifiante du député France insoumise, François Ruffin, sur « le gavage en haut et le rationnement en bas ».

Toujours sur les limites de cette mesure, il faut noter que l’État ne s’engage que sur trois ans renouvelables. Depuis 2019, année de la mise en place du dispositif, il a toujours été reconduit. Mieux : L’aide de l’État est passée de 2 € à 3 € le 1er janvier 2021 et pourrait atteindre 4 € au 1er janvier 2024. Mais si l’État met un terme à la mesure, cela ne pourrait-il pas être compliqué pour les élus d’annoncer la nouvelle aux parents ? Réponse de Joselyne Evano (La Salvetat) : « Ça sera compliqué mais en attendant il y aura des gens qui y auront eu droit, des enfants qui auront mangé à la cantine. » De plus les communes ont anticipé en prenant bien soin de communiquer auprès des parents autour de cette incertitude.

►Voir aussi :

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(1) Avant 2021, l’aide n’était que de 2 €.

(2)
(36 semaines x 2 € d’économie x 2 enfants x 4 jours par semaine)/12 mois = 48 €
(36 semaines x 3 € d’économie x 2 enfants x 4 jours par semaine)/12 mois = 72 €
(36 semaines x 3 € d’économie x 3 enfants x 4 jours par semaine)/12 mois = 108 €

(3) Les communes qui veulent en savoir plus notamment pour définir les tableaux et élaborer des prévisions budgétaires, ont la possibilité de contacter la Caisse d’allocation familiale et la Mutualité sociale agricole qui peuvent leur fournir la répartition de la population par coefficient familial.

(4) La moitié de la population de la commune a un niveau de vie inférieur à ce chiffre. Le-Bas-Ségala : 1 617 € – Bor-et-Bar : 1 424 € – La Fouillade : 1 699 € – Lunac : 1 488 € – La Rouquette : 1 824 € – La Salvetat : 1 553 € – Limogne : 1 675 € – Maleville : 1 738 € – Martiel : 1 770 € – Monteils : 1 740 € – Morlhon : 1 762 € – Najac : 1 592 € – Saint-André-de-Najac : 1 600 € – Saint-Antonin : 1 607 € – Salles-Courbatiès : 1 668 € – Sanvensa : 1 746 €.
Source : https://www.comparateur-territoires.fr/niveaux-vie/

(5) Sollicité Gaylord Navales, le président de l’Association des parents d’élèves, n’a pas souhaité s’exprimer.

La commune de Najac est “financièrement très très à l’aise”

C’est l’appréciation que porte un expert en finances des collectivités locales. La question qui se pose ensuite c’est : Que fait la commune de tout cet argent ? Bénéficie-t-il aux Najacois ? Les élus ne sont-il pas trop frileux ? Éléments de réponse du maire Gilbert Blanc.

Les chiffres clés des finances de la commune de Najac en 2021 (source : ministère des finances)

Les chiffres clés des finances de la commune de Najac en 2021 (source : ministère des finances)

« C’est une situation que bon nombre de communes aimeraient avoir. » C’est ainsi que Pascal Heymès, expert en finances des collectivités locales, interrogé par Najac infos, résume la situation financière de la commune de Najac. Quelques semaines plus tard, Najac infos rencontre Gilbert Blanc pour évoquer le sujet. Le maire de Najac cite « une personne de la trésorerie » (un service de l’État) qui a remis un rapport à la commune. Et quels sont les mots de ce fonctionnaire, selon l’édile ? « Beaucoup de communes aimeraient être comme Najac. » Étonnante proximité dans les termes de l’analyse pour deux personnes qui ne se connaissent pas. Il n’y a donc pas débat aujourd’hui : Najac est « une commune financièrement qui est très très à l’aise », comme le dit Pascal Heymès.

Mais alors, y-avait-il urgence à augmenter les tarifs d’entrée de la piscine en 2022 et supprimer la gratuité pour les enfants de moins de 5 ans (1) ? Y-avait-il urgence à augmenter ceux de la cantine scolaire en 2023 (+11 %) ? Dans un contexte de forte inflation et où les études et rapports se multiplient indiquant que de plus en plus de français sont en grande difficulté pour se nourrir (2) ? La commune n’aurait-elle pas pu faire un geste politique en disant : « Peut-être faudra-t-il augmenter les tarifs un jour mais compte tenu de la situation, on ne les augmente pas pour l’instant ? » Réponse de Gilbert Blanc : « On l’avait fait les années précédentes et cette année on a dit au regard des coûts des services, il faut qu’on limite un peu la charge financière pour la collectivité et donc on a décidé d’augmenter. On reste quand même dans des niveaux raisonnables pour les tarifs. »

300 000 € disponible chaque année
Était-ce si important de limiter les charges financières ? Car si on regarde les chiffres un peu plus en détail, on se rend compte qu’en 2021, la commune avait un fond de roulement – sorte d’équivalent du livret d’épargne pour un ménage – de 1,25 M€, un endettement qui allait devenir nul en 2022, un résultat comptable (différence entre recettes et dépenses) structurellement confortable à 377 000 € en moyenne sur 10 ans et donc une capacité d’autofinancement nette moyenne de 316 000 € sur 10 ans.

C’est à dire que Najac sur les 10 dernières années, une fois toutes les dépenses courantes et les annuités d’emprunts payés, a disposé de plus de 300 000 € chaque année pour financer des investissements. La rénovation de la piscine ou des logements communaux est d’ailleurs prévue. Un réseau de chaleur est aussi à l’étude. Avec ces 300 000 €, la commune aurait pu également décider de baisser ses recettes (les tarifs des services publics par exemple) ou d’augmenter ses dépenses de fonctionnement. Par exemple en embauchant.

Débordés de travail
Il y a en effet des arguments en faveur de l’embauche de personnel. D’autant qu’on entend souvent que les agents et les élus sont débordés de travail, que les projets pourraient avancer plus vite s’il n’y avait pas tant à faire. D’autant qu’il faut rappeler que les élus touchent une indemnité ridicule si on met leur travail en rapport avec le montant perçu par plusieurs d’entre eux (245 € brut pour le plus bas et même 0 pour plusieurs, voir ici pour le détail). Ce qui n’a pas empêché l’élu d’opposition, Mathieu Laroussinie d’aller jusqu’à suggérer, lors du dernier conseil municipal, que Fabrice Guibal, élu notamment en charge des marchés, assure la fonction de placier du marché (ici, vers 30′). En revanche, l’élu d’opposition ne questionnera pas le montant du salaire de placier qui se situe pas très loin du SMIC horaire alors qu’il s’agit d’un poste précaire consistant à travailler essentiellement le dimanche dès 7h du matin.

Au delà de cette anecdote surréaliste, rappelons que la commune a embauché un Volontaire territorial dans l’administration (VTA (3)). Mais pas de chance, le secrétaire de mairie est en arrêt maladie depuis le printemps et la personne recrutée a récupéré ses fonctions. « Cela nous a mis dans une grande difficulté », déclare Gilbert Blanc à propos de cette absence. Mais il reconnaît : « Je suis d’accord sur le fond, il y a un poste qui manque. »

« Ça ne nous autorise pas à faire n’importe quoi »
Mais le pas est difficile à franchir : « C’est une grosse décision que d’investir dans de nouveaux emplois. On recherche au maximum d’aller vers des emplois aidés. Là, nous avons déposé un dossier – je ne sais pas s’il va aboutir – pour embaucher un VTA, comme nous avions fait précédemment. Moi, j‘aimerais bien qu’on puisse avoir quelques emplois supplémentaires sur la commune. La question c’est comment on supporte le coût. On est dans une situation financière très confortable mais ça ne nous autorise pas à faire n’importe quoi. »

La question est bien les conclusions que l’on tire de cette situation très confortable qui, elle, on l’a vu, ne fait pas débat. Et où on met le curseur du « n’importe quoi ». Concernant les embauches, Pascal Heymès, pour sa part, déclare : « La commune a une CAF nette de 223 000 €. 223 000 €, on va dire, c’est bien 4 postes de catégories B. Et manifestement cette CAF très favorable est structurelle.» Par ailleurs, faut-il embaucher sur des contrats aidés donc précaires ou sur des contrats pérennes ?

Vient alors la question de savoir si les élus sont trop prudents voire trop frileux. Explications de Gilbert Blanc : « Moi je mets tout le temps en avant l’aspect financier quand on parle de choses. On me le reproche souvent mais bon, j’estime que c’est mon rôle. J’ai à cœur aussi – on n’en est pas là – de ne pas endetter la commune et de ne pas faire des choses irréversibles qui pèseraient sur l’avenir. Est-ce qu’on est très frileux ? Sur le fond, je pense que oui. Mais ça m’arrive aussi de dire aux élus : « Là-dessus, allons-y. On a de l’argent, allons-y. » Pas sur des dépenses de millions d’euros mais sur une dépense absolument nécessaire, on n’hésite pas. Je pense par exemple, quand on est arrivé, à l’équipement des personnels techniques. Quand je vois dans quelles conditions ils travaillaient…»

Village vacances : 4,5 M€ d’emprunts
On ne peut pas parler des finances de Najac sans évoquer le cas du village vacances de Puech Moutonnier. Pour lequel la commune a réalisé et continue de réaliser d’importants travaux de rénovation/modernisation dont la 3e tranche est en cours. Pour cela, elle a contracté plusieurs emprunts dont l’encours en 2022 était de l’ordre de 4,5 M€, le dernier devant se terminer en 2036. Ah mais ça change tout, vous direz-vous. Oui et non. Non parce que le bail signé avec VVF villages en 2005 et qui court jusqu’en 2034 prévoit, en son article 9, que l’association paye un loyer équivalent aux annuités d’emprunt. Donc c’est une opération quasiment transparente pour la commune.

Quasiment, car en cas de défaut de VVF, ce serait à la commune de rembourser les annuités d’emprunt. Un défaut de paiement s’il est aujourd’hui peu probable (5) n’est quand même pas à exclure. Et là oui, ça changerait tout. En effet, on a vu avec la Covid que le tourisme n’est pas toujours une valeur sûre. Et si la commune n’arrivait pas à trouver un autre exploitant ou à vendre le village qui compte 555 lits, une piscine découverte, une piscine couverte, un sauna, un restaurant, etc. la situation serait très compliquée. Car ce serait alors au budget de la commune, donc aux habitants, de payer les annuités d’emprunts : 629 000 € prévus en 2023. Une paille. Et dans ce cas, les impôts locaux augmenteraient quasiment mécaniquement dans de fortes proportions.

Les élus actuels, ou précédents qui ont signé le bail, ont-il envisagé un défaut de VVF ? « Nous, on n’a pas envisagé cette situation, répond Gilbert Blanc, j’ai coutume de dire : Chaque chose en son temps. » Et d’ajouter : « On a tous en tête que ça peut arriver mais c’est valable pour tous les baux. » Certes. Sauf que là, il ne s’agit pas du loyer d’un T2… Et comme VVF l’écrit dans son rapport d’activité 2022 au chapitre « risques » (p 32) : « Le secteur du tourisme est un des premiers secteurs à être particulièrement exposé aux conséquences des crises (économiques, financières, sanitaires, etc.), à l’inflation et à la baisse du pouvoir d’achat. » Cette analyse pourrait-elle s’appliquer aux communes très dépendantes de l’activité touristique ? Dans un contexte national et international mouvementé, faudrait-il songer à infléchir la trajectoire ? L’histoire le dira.

Les trois élus d’opposition, Mathieu Laroussinie, Rémi Mazières et Claude Rabayrol ont donné suite à la sollicitation de Najac infos mais en raison d’un problème de mail lié à Najac infos, leur point de vue n’a pu être recueilli. Il leur a été proposé de le faire dans un second temps. Najac infos présente ses excuses à ces élus. [Mise à jour du 22/11/2023]

[Mise à jour le 24/11/2023 : suite à une remarque pertinente d’un lecteur, ajout de l’adjectif “horaire” à SMIC dans la phrase sur le salaire du placier]

Jacques-Olivier Teyssier

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(1) 25 % d’augmentation pour les enfants de plus de 5 ans (1,60 € à 2 €) et pour les 2 ans à 5 ans, on est passé de 0 € à 2 €. Pour les adultes : 17 % d’augmentation (3,5 € contre 3 €). Dans le même temps, la redevance reversée à la commune par l’AGAAC pour les touristes hébergés au camping dont l’accès à la piscine est gratuit, est de 2 € pour les adultes, 1 € pour les 5-11 ans et 0 € pour les moins de 5 ans (ici, p 36). À l’inverse, il faut noter que les Najacois ne bénéficient pas de tarifs préférentiels sur les activités de l’AGAAC.

(2) Lire par exemple : « Pauvreté : un Français sur trois s’est déjà privé de repas faute de moyens, selon une étude » (France inter, 6/9/2023) et « En 2023, une situation qui continue d’empirer en France, après une année 2022 déjà marquée par une forte dégradation sociale ! » (Baromètre Ipsos pour le Secours populaire)

(3) Les chiffres 2022 n’ont pas été encore publiés par le ministère des finances. Et si Najac infos disposent de chiffres 2022 pour Najac, tous les ratios ne sont pas présents.

(4) Un contrat de 18 mois maximum pour lequel la commune touche une aide de 15 000 €. Soit un reste à charge pour la commune très raisonnable.

(5) Dans son rapport d’activité 2022, VVF villages indique avoir réalisé un chiffre d’affaires en 2022 de 80 M€ et être propriétaire de 20 % des 101 sites qu’il exploite. Le taux d’occupation 2022 est en légère augmentation par rapport à 2019 passant de 59 à 62 %.

Le menu végétarien à la cantine fait trembler les élus de Najac

Cela fera deux ans à l’automne que la loi qui prévoit un repas hebdomadaire sans viande ni poisson, devrait être appliquée par la commune. Et ne l’est toujours pas. Cette mesure est notamment soutenue par la FCPE, 1ère fédération de parents d’élèves (1,3 million de vote aux dernières élections). Quant aux débats entre élus sur la question, ils n’ont pas porté sur l’aspect climat de la mesure, pourtant central.

Extrait d’une affiche militant pour le menu végétarien (source : vegecantines.fr)

En regardant le conseil municipal de Najac du 13 novembre, le spectateur pourrait se demander s’il n’est pas en train de rêver. D’abord parce que les élus ont passé 17 minutes à débattre, non pas d’un projet de délibération communale, mais de l’application d’une loi votée et applicable sur tout le territoire national depuis un an. Donc y compris sur la commune de Najac.

Pas tous les menus végétariens
La loi Egalim prévoit en effet qu’« à titre expérimental, au plus tard un an après la promulgation de la loi n° 2018-938 du 30 octobre 2018 […] les gestionnaires, publics ou privés, des services de restauration collective scolaire sont tenus de proposer, au moins une fois par semaine, un menu végétarien » (1). Il s’agit donc seulement d’un menu hebdomadaire, rien de plus. Certainement pas de rendre tous les menus de toutes les cantines, végétariens (sans poisson ni viande). Et encore moins végans (sans aucun produits animaux).

Le même spectateur pourrait croire qu’il est toujours en train de rêver quand il apprendrait que cette loi n’est toujours pas appliquée à Najac en juin 2021. On peut le voir comme une particularité najacoise. Ou comme un révélateur de la crise du monde agricole. Ou comme un sujet de discorde entre néo-ruraux et natifs. Ou encore comme une démonstration de notre incapacité à changer collectivement pour affronter les défis colossaux qui s’annoncent à nous. Ou comme un mélange des quatre.

Consommation de viande multipliée par 5 en un siècle
Concernant les défis : aujourd’hui, il n’y a plus grand monde pour soutenir qu’on n’a pas un problème avec le changement climatique ou la ressource en eau. Ni que les pays occidentaux peuvent continuer à consommer autant de viande. D’autant que, on l’oublie parfois, nous n’en avons pas toujours consommé autant. Selon l’anthropologue Yvan Lepage, on est passé, en France, de 19 kg par an et par habitant en 1803-1812 à 42 kg en 1920-1924 puis 100 kg en 1985. (2) Soit une multiplication par 5 en un siècle ! Ceci dit, la tendance est à la baisse depuis une bonne dizaine d’année (lire ici). Ajoutons qu’une partie de la viande consommée aujourd’hui dans les cantines est parfois, voire souvent, importée et de mauvaise qualité (lire ici).

Visiblement consciente de ces défis, la Convention citoyenne pour le climat, composée, faut-il le rappeler, de citoyens tirés au sort, a préconisé « un choix végétarien quotidien dans la restauration collective publique à partir de 2022 y compris dans la restauration collective à menu unique » (3).

Obligation du menu végétarien hebdomadaire pérennisé
Le peu écolo Emmanuel Macron et son entourage n’ont pas repris cette préconisation dans le projet de loi climat (4). Mais la loi votée à l’Assemblée le 16 avril pérennise l’obligation du menu végétarien hebdomadaire dans les cantines scolaires. De plus, dans l’exposé des motifs du projet de loi, on pouvait lire : « En encourageant les alternatives végétariennes dans la restauration collective publique, ou en intégrant l’analyse de l’impact climatique de l’alimentation dans les plans nationaux pour l’alimentation ou la nutrition, cette loi permet de développer un nouveau rapport à l’alimentation, en favorisant des alternatives émettant moins de gaz à effet de serre. »

Enfin, certains affirment que réduire notre consommation de viande est la mesure la plus facilement – ou la moins difficilement – acceptable par le plus grand nombre pour réduire nos émissions (5). En effet, il est, pour beaucoup, plus facile de baisser sa consommation de viande que de moins se chauffer ou de moins se déplacer.

Loi tout sauf radicale
Malgré tout cela, à Najac, le sujet n’a jamais été abordé sous l’angle climat par les élus de la majorité comme de l’opposition (6). Tout juste l’adjectif “durable” est-il utilisé, sans plus de détails. La majorité municipale revendique pourtant comme « fil conducteur dans les actions», « la transition écologique » (Lo Najagól novèl, n°1).

On l’a vu, la loi est tout sauf radicale : il ne s’agit pas d’un menu

    • quotidien
    • végan
    • obligatoire

mais d’une

    • option
    • hebdomadaire
    • végétarienne.

Elle est d’ailleurs appliquée depuis des mois dans plusieurs communes aux alentours de Najac : Sanvensa, La-Bastide-l’évêque, Vabre-Tizac, Saint-Salvadou, Villefranche.

Particularités najacoises
Mais à Najac, la loi semble encore trop contraignante. Venons-en donc aux particularités najacoises et d’abord à celui qui a lancé le débat : Rémi Mazières. L’élu d’opposition interroge en conseil municipal du 13 novembre : « Par rapport à la cantine, il y a beaucoup de parents d’élèves qui nous posent la question pour le menu végétarien. Donc savoir qu’est-ce qu’il en est, qu’est-ce qui a été décidé et si c’est voulu de la commune de vouloir faire ça. » Les échanges commencent vers 1h11 de la vidéo :

On peut être pour le moins surpris de cette déclaration. En effet, dans le compte-rendu de la commission municipale enfance jeunesse du 22 septembre, il est écrit : « Cantine : passage en bio, produits locaux, plats végétariens (loi 1 repas par semaine). » Rémi Mazières qui a participé à cette réunion et a été destinataire du compte-rendu, aurait donc dû savoir que non seulement c’était la loi mais aussi que la commune avait prévu de l’appliquer même s’il n’était pas précisé quand.

Les producteurs locaux de viande vont-ils en pâtir ?”
En conseil, Laurence Milliat, adjointe au maire, répond en lisant la lettre envoyée le jour-même aux parents d’élèves pour expliquer la mesure. Il y est répondu aux objections habituelles : « Les enfants vont-ils avoir moins de protéines ? Non. » « Les producteurs locaux de viande vont-ils en pâtir ? Non. » « Que faire si mon enfant n’aime pas le plat végétarien ? […] Les repas sont suffisamment variés et complets pour que les enfants s’y retrouvent, mais bien sûr, que le plat soit végétarien ou non, les enfants n’aiment pas toujours tout. »

Cela n’a visiblement pas convaincu Claude Rabayrol. L’élu d’opposition, par ailleurs militant FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), affirme avec aplomb : « C’est juste un projet de loi, ce n’est pas une loi qui a été votée. » Mathieu Laroussinie, un peu plus tard, reprendra le même argument affirmant « ce n’est pas une obligation, apparemment ». Ce qui est faux, on l’a vu : la loi a été promulguée par le Président de la République et publiée au Journal officiel le 1er novembre 2018.

“S’il y en a qui veulent manger végétarien,
ils peuvent très bien le faire à la maison”

Claude Rabayrol poursuit : « Par rapport aux écoles, ça concerne quatre repas par semaine par rapport aux enfants. S’il y en a qui veulent manger végétarien, ils peuvent très bien le faire à la maison. » Donc Claude Rabayrol ne semble pas envisager que l’introduction de menus végétariens soient réalisées pour d’autres raisons qu’égoïstes (à savoir permettre à ses enfants de manger végétarien). Or, on l’a vu, il peut y avoir des motivations écologiques.

L’élu poursuit : « Ça permet, quand même, à l’école, aux enfants de manger un repas avec des protéines, un repas équilibré. » Le repas végétarien ne pourrait donc pas contenir de protéines et ne pas être équilibré ? Le Plan national nutrition santé (PNNS) recommande pourtant de réduire notre consommation de charcuterie et de viande.

“Alimentation végétarienne et équilibre nutritionnel peuvent aller de pair”
Le PNNS précise également : « Alimentation végétarienne et équilibre nutritionnel peuvent aller de pair à condition d’appliquer certaines règles. Lorsqu’on élimine de son alimentation les produits carnés et le poisson, on risque de limiter l’apport de protéines. Il est donc important de varier les sources de protéines, en consommant par exemple : des œufs, des produits laitiers et des protéines végétales apportées notamment par la consommation de produits céréaliers et de légumes secs, de fruits à coque, et de graines. » Exactement ce qu’a écrit Laurence Milliat dans sa lettre aux parents.

Claude Rabayrol ajoute : « Nous, à Najac, on a quand même des producteurs. Je trouve que c’est un manque de respect par rapport à eux de proposer ce genre de menus. En plus, c’est un menu végétarien qui ne sera même pas produit à Najac. »
Réponse du maire, Gilbert Blanc : « Toi qui est producteur de viande, si tu protestais parce quon prend de temps en temps du steak haché congelé de chez Charal et pas chez toi, je comprendrais tout à fait. Mais on est en train justement de vouloir mettre un peu plus de production locale. »

Saumon, cabillaud, porc, viande hachée, poulet pas de Najac
Effectivement, depuis son élection, on n’a pas entendu Claude Rabayrol se plaindre du saumon, du cabillaud, du porc, de la viande hachée, du poulet, etc. servis aux enfants alors qu’ils n’étaient pas produits ni à Najac ni dans un rayon de 150 km.

Claude Rabayrol : « Mais ce repas végétarien, il sera constitué de quoi ? Il ne sera pas produit localement. Aujourd’hui, quand on fait un repas à la cantine, s’il y a de la viande, il y aura un légume en face. »
Gilbert Blanc : « Il n’y a pas de la viande tous les jours ! »
Laurence Milliat : « Il n’y a pas des maraîchers aussi ? »
Claude Rabayrol : « Oui, c’est ce que j’ai dit. Quand on met un plat avec de la viande, c’est qu’il y a forcément un légume en face. »
Bref, selon Claude Rabayrol, pour manger des légumes de Najac, il faut manger… de la viande ! Et même, pas toujours : le sauté de veau est servi avec du riz, le saumon avec des pâtes, la saucisse avec des lentilles, la sauce bolognaise avec des pâtes.

De plus en plus de produits locaux
En revanche, comme annoncé en septembre, la commune introduit de plus en plus de produits locaux. Ainsi en mai et en juin, d’après les menus publiés sur le site de la commune, ont été proposés : des laitages, du porc, du jeune bovin (7) et du poulet locaux dont certains bio.

Néanmoins, en l’état de la quantité et de la diversité de la production agricole de Najac, il paraît très difficile d’avoir des menus 100 % locaux. Mais il est tout à fait possible d’avoir une grand part des aliments produits disons dans la moitié sud de la France. Ce qui serait déjà un énorme progrès. Et cela ne devrait pas poser de problème non plus pour les menus végétariens dont un composant important sont les légumineuses. Ainsi on trouve par exemple des lentilles vertes de l’Aveyron, des lentilles corail du Tarn-et-Garonne, des pois-chiches de l’Aveyron, etc. Ou le Soja dont le sud-ouest est un gros producteur. Sans parler des œufs, des laitages et des pâtes qui pourraient être najacois. Et les légumes, bien sûr.

“L’histoire du coq et des clochers”
Claude Rabayrol avance un autre « argument » : « Ça, c’est un peu comme l’histoire du coq et des clochers. Les gens, s’ils viennent à Najac, s’ils ne sont pas contents du coq, s’ils ne sont pas contents de la cantine, il faut qu’ils changent d’école. »

On retrouvera, dans le même esprit, une publication de Chasse passion, partagée par Rémi Mazières, conseiller municipal, le 4 avril sur Facebook : on y voit une photo d’une pancarte à Saint-Amans-des-Cots, commune située sur le plateau de la Viadène, où il est écrit : « Bienvenu en Viadène chez les vaches – Bobos . écolos . végans passez votre chemin. »

Publication de Rémi Mazières sur Facebook (copie écran)

Publication « likée » notamment par Mathieu Laroussinie, conseiller municipal, « adorée » par Émilie Lafon et « likée » par Alexandra Louage. Ces dernières sont anciennes conseillères municipales de Najac. Cette publication est apparue au lendemain d’une mobilisation, dans le village, de membres de la FDSEA contre la mise en place de menus végétariens au collège (lire ici).

La FCPE a soutenu l’option végétarienne hebdomadaire
Au delà de l’aspect anecdotique de ces prises de positions, rappelons que la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) a non seulement soutenu l’option végétarienne hebdomadaire mais milite aussi pour une option quotidienne végétarienne obligatoire. La FCPE revendique 280 000 membres, 1,3 million de votes de parents aux dernières élections scolaires et 50 000 élus. Ça fait beaucoup de « bobos écolos végans »

Mais que s’est-il passé à Najac depuis novembre alors que Laurence Milliat avait déclaré en conseil municipal : « Pour l’instant on part sur un repas végétarien par mois pour progressivement arriver à un par semaine » ? En fait de progression, il n’y en a toujours pas eu de visible puisque on est toujours, 7 mois plus tard, à un repas par mois. De quoi satisfaire Mathieu Laroussinie qui déclarait en conseil : « On aurait dû laisser comme ça, continuer gentiment. » Ceux qui pensent qu’il est urgent d’agir pour le climat apprécieront le volontarisme écologiste de l’élu.

Régression
On pourrait même parler de régression puisqu’en novembre il y a eu deux repas végétariens : le 17 mais aussi le 27 avec le traditionnel menu omelette qui existe depuis longtemps, sans qu’il n’ait d’ailleurs jamais suscité de telles réactions. Il faut dire qu’il n’avait pas l’étiquette « végétarien ».

Régression donc puisque les mois suivants, un seul menu végétarien est présent dans le mois, y compris en mai et en juin. Et les élus de la majorité se sont refusés à plusieurs reprises à communiquer un calendrier pour l’application « progressivement » de la loi. Y compris dans les « fiches actions » qui ont été publiées début mai sur le site de la commune (voir p 28). Un des arguments avancés pour la non application immédiate de la loi est la nécessité de former Marie-Thérèse Lafon, la cantinière. Sauf que depuis novembre, ce sont déjà au moins 6 menus végétariens différents qui ont été proposés donc de quoi en proposer un par semaine chaque mois, en attendant éventuellement encore plus de diversité.

Mobilisation de parents
Une explication à cette non progression pourrait être la mobilisation de parents – dont certains sont éleveurs à l’image d’Émilie Lafon, co-gérante du Gaec Lafon – qui retirent leurs enfants de la cantine le jour du repas végétarien et qui ont demandé à voir le maire devant l’école le 17 novembre. Celui-ci s’est immédiatement exécuté, accompagné de Laurence Milliat. Et il y a eu une quinzaine d’enfants (sur une petite cinquantaine scolarisés) retirés de la cantine ce jour-là. D’après nos informations, il y en a moins aujourd’hui le jour du repas végétarien.

Enfin, un des arguments des opposants au menu végétarien, c’est qu’on ne laisse pas le choix aux enfants. Ce qui est exact à Najac comme dans beaucoup de communes où un menu unique est proposé. La loi n’impose pas ce menu unique (8) mais les petites communes s’organisent ainsi car proposer deux menus compliquent les choses pour des petites structures.

Non-choix aussi pour les enfants végétariens
Ceci dit, le problème du non-choix se pose aussi pour les éventuels enfants végétariens ou qui n’aiment simplement pas la viande ou le poisson. Par exemple quand le menu du 17 mai proposait salade aveyronnaise, pâtes à la carbonara et salade de fruits, le seul plat végétarien était la salade de fruit. Ou celui du 4 mai : saucisson sur canapé, escalope de dinde panée, chou fleur béchamel, banane (chou fleur + banane). Et encore le 7 : salade/ thon/œuf, spaghettis bolognaise, glace (glace). Le 18 : quiche au jambon, rôti de porc, petits pois carottes, Poire Belle-Hélène (petits pois + poire).

Notons aussi que les opposants au menu végétarien pour des raison diététiques sincères – ou pas – ne se sont, à notre connaissance, jamais inquiétés publiquement que l’on serve du saumon, deux fois par mois aux enfants. Mais peut-être est-ce du saumon sauvage ? Si ce n’est pas le cas, ils auraient peut-être dû. En effet, un reportage glaçant d’Envoyé spécial (France 2, 7/11/2013) consacré aux poissons d’élevage, indiquait : « Selon Jérôme Ruzzin, chercheur à l’université de Bergen (Norvège), le saumon d’élevage est cinq fois plus toxique que le saumon sauvage car il contient beaucoup plus de polluants. L’universitaire a établi un lien, sur les rats de laboratoire, entre nourriture au saumon d’élevage et développement de l’obésité et du diabète. » (9)

Opposition de syndicats agricoles
Revenons au menu végétarien pour souligner que l’opposition vient très souvent de syndicats agricoles majoritaires (FNSEA, Jeunes agriculteurs, Coordination rurale) sur fond de baisse continue de la rémunération des éleveurs. Et cette opposition est souvent liée à la non application – ou la mauvaise conception juridique – du volet rémunération de la loi Égalim qui signifie notamment « loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole » (lire par exemple ici).

Les syndicats dénoncent donc ce qui serait un deux poids deux mesures : l’application immédiate des menus végétariens dans les cantines (ce qui, on l’a vu, n’est pas le cas partout et sans aucune sanction) et la non application du volet rémunération ou la grande distribution continuerait de dicter sa loi (lire par exemple ici).

Mobilisation antérieure à la loi Égalim
Mais la mobilisation de certains syndicalistes envers les végans est antérieure à la loi Égalim. Ainsi dans l’Aveyron, la FDSEA et les JA ont créé un collectif d’éleveurs « contre le véganisme ». Le collectif n’hésite pas à recourir à un vocabulaire guerrier ainsi que le rapporte La Dépêche (20/01/2018). Il vise surtout l’association L214 qui milite pour « faire reculer les pratiques les plus cruelles pour les animaux et favoriser la transition vers une alimentation végétale ». L’association s’est rendue célèbre par la diffusion de vidéos montrant des pratiques cruelles dans des abattoirs.

Problème, comme on l’a vu avec la publication de Rémi Mazières sur une mobilisation contre les menus végétariens, la confusion végétarisme-véganisme peut-être rapide. En tout cas, la FDSEA et les JA ont visiblement un problème avec les repas végétariens et ils n’hésitent pas à les pointer du doigt régulièrement (lire ici, ici, ici, ici ou ).

La “forte dimension viriliste” de la viande rouge
D’autres, à l’image de la journaliste Nora Bouazzouni, esquisse une autre explication à l’opposition au végétarisme. Elle déclare ainsi à Mediapart (6/06) que la viande rouge “possède une forte dimension viriliste, et ce n’est pas un hasard si en France les hommes mangent deux fois plus de viande rouge que les femmes”.

Sans oublier de rappeler : “On estime que 3 à 5 % des Français sont végétariens, végétaliens ou véganes. C’est un régime alimentaire qui reste marginal dans notre pays. […] Ce n’est pas le végétarisme qui va tuer l’élevage, mais bien la Politique agricole commune et la grande distribution. Le levier le plus important reste néanmoins l’école : apprendre aux enfants les différents goûts, proposer des repas sans viande, éradiquer les clichés comme le fait que les garçons doivent manger plus de viande que les filles, etc. Une éducation alimentaire et antisexiste, en somme.”

Enfin, des propositions existent pour concilier préservation de l’environnement et vie décente pour les agriculteurs. Voir par exemple cet extrait de 4 minutes d’une vidéo de Jean-Marc Jancovici, consultant en énergie-climat :

► Sollicités dès le 11 mai, via Pierre-Jean Bartheye, adjoint en charge de la communication et Laurence Milliat, les élus de Najac n’ont pas donné suite.

[Mise à jour du 9 septembre 2021 : la commune semble maintenant respecter la loi. En effet, les menus publiés sur le site de la collectivité prévoient trois repas végétariens en septembre soit presque un par semaine. Sauf la première semaine qui ne comptait que deux jours puisque la rentrée était le jeudi 2 septembre.]

►Lire aussi :
“Malgré le changement climatique, le monde de l’élevage s’accroche à ses volumes de production” (Mediapart, sur abonnement, 9/10/21)
« Lettre ouverte aux associations environnementales » (Interprofession bétail et viande (Interbev), 2 mars 2021)
« “Moins et mieux de viande dans les cantines” : les ONG répondent favorablement à Interbev » (collectif, 5 mars 2021)
“Une agriculture biologique pour nourrir l’Europe en 2050” (CNRS, 18 juin 2021)
« Malgré la crise climatique, le végétarisme est encore perçu comme dévirilisant » (Mediapart, sur abonnement, 6 juin 2021)
« Note d’appui scientifique et technique de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail relatif aux recommandations nutritionnelles pour la mise en place d’une expérimentation en milieu scolaire de menus végétariens » (Anses, 17/01/2020)
« Deux mondes paysans qui s’ignorent » (Le Monde diplomatique, sur abonnement, avril 2021)
« C’est confirmé : manger bio est meilleur pour la santé » (Reporterre, 31/05/2021)

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(1) Article 24 de la loi « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » publiée au Journal officiel le 1er novembre 2028
(2) Lepage Yvan. Évolution de la consommation d’aliments carnés aux XIXe et XXe siècles en Europe occidentale. In: Revue belge de philologie et d’histoire, tome 80, fasc. 4, 2002.
(3) Page 317 du rapport final. Il est aussi écrit p316 à propos de la loi Égalim : « Nous souhaitons donc permettre sa bonne mise en œuvre, la renforcer et l’étendre pour la rendre plus ambitieuse et qu’elle s’inscrive pleinement dans l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre dus à l’alimentation. »
(4) Plus précisément « loi portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets ». Voté en 1ère lecture mais non encore adoptée.
(5) Lire par exemple : « Menus végétariens dans les cantines – Quels impacts pour la planète ? » (Greenpeace) et « Lettre ouverte au 1er ministre. Projet de loi climat et résilience – Répondre aux enjeux climatiques et sanitaires de notre siècle tout en assurant à toutes et tous la liberté de choisir son alimentation » (collectif)
(6) Sont qualifiés d’élus d’opposition les élus de la liste Martin, les autres d’élus de la majorité (liste Blanc).
(7) 40 % de la viande des menus de juin provient du Gaec Lafon dont le label HVE3 (Haute valeur environnementale) est mis en avant sur les menus. Or ce label fait l’objet de vives critiques, certains parlant même, à l’image de la Confédération paysanne, de “greenwashing” (lire par exemple ici, ici, ici, ici, ici et .
(8) En réponse à une question écrite, le ministre de l’agriculture avait précisé le 3 septembre 2019 : « Le menu végétarien hebdomadaire tel que prévu par la loi peut constituer une alternative à d’autres menus dans le cas où plusieurs menus sont proposés. Dans le cas où un menu unique est proposé, il s’agit d’un menu unique végétarien. »
(9) Le reportage complet peut être encore visionné par exemple ici. Lire aussi cet article paru dans Science (en anglais, 9/01/2004).
(10) Auteure de Steaksisme : en finir avec le mythe de la végé et du viandard, Nouriturfu, 144 pages, 15€.