C’est un peu ce que propose Geoffroy de Lagasnerie. Mais le philosophe et sociologue de gauche ne souhaite évidemment pas instaurer un régime autoritaire. Bien au contraire : il appelle à « chercher d’autres moyens, à la fois plus juste et rationnels, de légitimer l’acte de gouverner ». Et plusieurs de ses réflexions, même si elle concerne l’échelon national, peuvent tout à fait s’appliquer au local. En particulier à Najac. À commencer par cette question : « De quel droit les autres me gouvernent ? »

Geoffroy de Lagasnerie dans une de ses émissions « Peut-on critiquer la démocratie » (Blast, février-avril 2026) (copie écran)
Quand vous entendrez le mot « démocratie », « vote », « majorité », « représentation » et même « souveraineté populaire », il est fort probable que vous n’aurez plus la pensée bienveillante que vous aviez avant d’avoir lu le livre « L’âme noire de la démocratie » (1) ou avant d’avoir visionner les vidéos (2) dans lesquels Geoffroy de Lagasnerie présente ses critiques de « la démocratie ». Alors que les compartiments de celle-ci font rarement débat aujourd’hui, l’intellectuel, comme à son habitude (3), dynamite nos préjugés et les institutions qu’on pense immuables. On ne peut que vivement recommander ces lectures et ces vidéos car ce qui suit ne représente qu’une toute petite partie des réflexions du philosophe.
Gouverner a un impact important sur nos vies
« De quel droit les autres me gouvernent ? » s’interroge Lagasnerie. C’est une question simple que l’on se pose pourtant rarement alors que l’acte de gouverner, y compris localement, a un impact important sur nos vies. Lors des élections municipales, nombreuses ont été les personnes – y compris Pierre-Jean Bartheye, aujourd’hui maire de Najac, (4) – à regretter l’absence d’une liste concurrente dans beaucoup de communes lors des dernières élections municipales. D’autres diront aux personnes qui critiquent des décisions de l’équipe municipale : « S’ils ne sont pas contents, ils n’avaient qu’à monter une liste ! »
Pour Lagasnerie le problème est ailleurs. Il interroge : « En quoi le fait d’être majoritaire à un moment sur un territoire ou d’être simplement le groupe le plus organisé, donne-t-il du droit ? » À Najac lors des municipales 2026, on peut considérer sans trop de risques de se tromper, que ce groupe s’appelait « Najac ensemble » dont les membres ont été en capacité de s’organiser pour présenter une liste. Le philosophe poursuit : « L’une des dimensions qui me semble à la fois indécente et indéfendable avec l’idée démocratique, c’est que le fait de gouverner l’autre est considéré comme un droit que je possède en tant que je vis sur un territoire. La politique devrait être une réflexion sur les conditions qu’il faut imposer pour légitimer le fait d’exercer un pouvoir sur autrui, comme on pose des conditions pour être médecin ou pilote de ligne. Or, l’idée démocratique est problématique car elle annule purement et simplement la pertinence de tels questionnements. Elle considère que toute personne a, en tant qu’elle vit sur le même territoire qu’un autre, le droit d’avoir un pouvoir sur elle et la compétence pour le faire. Ce droit est accordé à chacun d’une manière inconditionnelle et directe, notamment à travers le vote. Comme si exister et cohabiter avec autrui suffisait pour revendiquer une autorité sur lui. »
« Adoption de mesures cruelles ou scandaleuses »
Il souligne également que remporter une élection, être majoritaire dans une assemblée « ne prémunissent en aucun cas de l’adoption de mesures cruelles ou scandaleuses ». À Najac on a par exemple vu le drapeau ukrainien flotter sur le fronton de la mairie pendant au moins 19 mois alors que celui de la Palestine n’est resté que 5h (lire ici). Lagasnerie met en garde : « Si nous accédons au pouvoir en affirmant que nous avons maintenant la légitimité à imposer un certain nombre de mesures car nous sommes soutenus par la majorité de la population, nous ne saurons comment nous opposer à une situation où la droite ou l’extrême droite en seront venues à leur tour à obtenir la majorité et commenceront, en ce nom, à démanteler les acquis que nous avions institués. » Sans compter, serait-on tenter d’ajouter, qu’au niveau national, comme au niveau local, il est fréquent que celles et ceux qui gouvernent ne soient pas soutenu.es par la majorité de la population. Emmanuel Macron n’a ainsi recueilli, lors du 1er tour de l’élection présidentielle de 2022, 20 % des suffrages des personnes inscrites sur les listes électorales. Alors que, rappelons-le, il « dispose » – un détail – de l’arme nucléaire stratégique.
Autre problème de la démocratie représentative qui s’observe au niveau national comme le pointe Lagasnerie mais aussi dans une moindre mesure au niveau local : des élu.es sont amené.es à prendre des décisions sur une multitude de sujets qui leur est impossible de maîtriser. Ainsi, un conseil municipal de 15 personnes, voire moins pour les très petites communes, vote un budget communal, un budget d’assainissement, décide des travaux de voiries, de rénovation des bâtiments, choisit des projets d’architecte, décide comment rénover une piscine, d’une politique du logement, du tourisme, décide de l’attribution, des loyers et de la rénovation des logements de la commune, décide de construire une nouvelle école, se positionne sur un pylône télécoms, gère la cantine scolaire, organise un marché, décide de pavoiser la mairie au couleur d’un pays en solidarité avec sa population, décide d’emprunter des millions d’euros, etc. Et ce ne sont pas des commissions dites « participatives » évanescentes qui peuvent résoudre ce problème.
« Ni élus ni éligibles »
Alors que faire ? Lagasnerie, rejette l’expression « démocratie délibérative » du fait du premier mot qui la compose. Mais il souscrit néanmoins à ce que processus apporte. Il en rappelle les idées directrices : « Un groupe d’individus relativement nombreux est tiré au sort dans la population générale. Ils ne sont donc ni élus ni rééligibles et n’appartiennent pas à des partis politiques. Ils sont réunis au sein d’une assemblée où ils sont chargés de délibérer sur une problématique précise afin de formuler des propositions. Pour ce faire, ils vont écouter pendant plusieurs mois des scientifiques, des experts, des juristes, des militants… qui ont travaillé sur la question et qui leur présentent l’état des connaissances, des certitudes et des incertitudes, des expériences passées et présentes… À parti de ces éléments, ils discutent et rédigent un rapport pour proposer tout un ensemble de réformes souhaitables. »
On a là la description d’une convention citoyenne que Lagasnerie préfère nommer « plateformes d’élaboration spécifique ». Au-delà de la dénomination, ce qui intéresse le sociologie dans ces dispositifs c’est qu’on peut tester les opinions des participant.es avant et après le processus. On peut donc étudier son impact. Et il rapporte : « Au départ, la répartition des opinions dans le panel est presque toujours identique ou proche de celle que l’on trouve dans la population générale. […] Ce sont ces opinions que les individus auraient exprimé s’ils avaient été amenés à voter sur ce sujet lors d’un référendum par exemple ou bien elles auraient pu orienter leur choix pour tel candidat ou tel parti lors d’une élection générale. »
Les opinions ont tendance à se rapprocher et à se gauchiser
Or à l’issue du processus délibératif on observe deux résultats : « D’abord, contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer, les opinions n’ont pas tendance à se diviser, à s’éparpiller, mais au contraire à se rapprocher. […] Mais plus important encore, ce rapprochement des opinions se fait dans le sens d’une hégémonie de plus en plus grande des positions progressistes. […] L’uniformisation des opinions ne consiste donc pas dans un processus à travers lequel les progressistes et les conservateurs se rejoindraient à mi-chemin. Nous assistons au contraire à un mouvement où les individus, dans leur ensemble, adoptent de plus en plus une perspective que l’on peut dire de gauche. »
À l’appui de sa démonstration Lagasnerie cite le livre « Contre les élections » de David Van Reybrouck (5) qui mentionne par exemple le cas du Texas, état pour le moins pétrolier des USA, où les délibérations « ont fait croître de 52 à 84 le pourcentage de personnes se déclarant prêtes à payer davantage pour pouvoir utiliser de l’énergie éolienne ou solaire ».
De quoi rassurer les personnes de gauche qui craindraient qu’un processus délibératif qu’on laisserait se dérouler sans cadre politique, conduise à prendre des décisions de type réactionnaire voire carrément racistes. A contrario, Lagasnerie constate que quand la gauche arrive au pouvoir, elle se droitise. Pour lui, « il y a quelque chose dans les institutions de la démocratie qui agit contre le progressisme ».
Lire aussi :
- Vaour : le pouvoir rendu aux habitant.es ?
- En finir avec la « démocratie participative » ?
- Faut-il aller voter à Najac et à La Fouillade le 15 mars ?
(1) Flammarion, Février 2026, 208 pages, 14,50 €. ↑
(2) Voir les liens sur le site de Geoffroy de Lagasnerie. Le 3e épisode est sans doute le plus utile pour les questions locales. Citons également une interview sur France culture. ↑
(3) Dans un autre domaine, sa réflexion sur l’abolitionnisme pénal est tout aussi radicale, largement argumentée et illustrée par de nombreux exemples et chiffres. Lire : « Par-delà le principe de répression – Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal », Flammarion, Janvier 2025, 416 pages, 25 €. Pour celles et ceux qui préfèrent les vidéos, il y a celle-ci, celle-ci ou celle-là. ↑
(4) Alors qu’il n’a pas donné suite aux questions de Najac infos sur le programme de la liste dont il a pris la tête et qu’il a pris le temps de se rendre à la radio CFM Villefranche pour dérouler son discours sans contradiction. Les questions de Najac infos auraient pu donner lieu à un (tout petit) débat. Débat qui n’a pas eu lieu non plus faute de liste concurrente. C’est effectivement « regrettable ». ↑
(5) Actes sud, Février 2014, 224 pages, 10 €. ↑